Fallen marchait -ou plutôt se trainait- le long de la grande rue, exténué. Les passants lui jetaient des coups d'œil qu'il ne remarquait pas. Il grelottait, resserrant inutilement ses vêtements usés jusqu'à la fibre même du tissu et bien trop grands sur lui. Il levait les yeux au ciel fréquemment, et à travers le brouillard de sa vue trouble, le bleu du ciel lui criait « je vis »... Alors il continuait à avancer, un pas après l'autre. Il continuait à lutter pour aspirer de l'air. Quant le doute d' arriver jusqu'à sa destination l'assaillait de nouveau, il allait puiser la force de poursuivre sa route à la couleur immatérielle.
Depuis combien de temps était il dans cet état ? Il avait ressenti une douleur légère à la gorge il y avait environ un quart de lune en arrière, mais n'y avait pas prêté attention. Puis il c'était su fiévreux et c'était alors terré dans son abri. Mais ce n'était pas passé... La faim constante qui le tenaillait et qui le poussait habituellement à courir les rues pour tenter de subsister l'avait quittée peu à peu, remplacée par une douleur au ventre, une douleur bien plus violente que celle produite par un coup... Puis son odorat et son ouille avaient faiblis, c'étaient étiolés... Le sommeil l'avait fuit, les nuits s'étirant de manière interminable, douloureuses et stressantes. Un poids était venu se placer sur sa poitrine, l'oppressant, coupant son air, le forçant à aspirer plus fort pour faire entrer le gaz vital dans ses poumons. Il évitait le contact des passants autant que possible, craignant d'en percuter un par inadvertance. Qu'on le regarde ou non, il ne s'en souciait pas, occupé à appuyer sur le poids qui pesait de plus en plus lourd, pour pouvoir continuer d'avancer. L'horizon se para de reflets sylvestres, et un soupir lui échappa. Il touchait au but.
Le parc... Oui, se rendre au parc, c'était l'endroit ou il voulait être, si sa vie devait se terminer... Radical comme verdict? Il n'avait jamais été aussi mal. La gorge en feu, une fièvre inconnue jusqu'alors de lui qui semblant l'incendier de l'intérieur ou le glacer directement aux veines pour le laisser toujours au bord du gouffre... Des nausées, des pointes de douleur aiguës, des migraines continues... Il leva encore une fois le nez, et gémit faiblement, comme l'animal blessé qu'il était en se rendant compte qu'il ne voyait presque plus la lueur qui le maintenait. Les ténèbres engloutissaient la couleur, semblaient sans repaitre, et pour finir, celle-ci sombra dans le chaos... tandis que lui sombrait lentement vers l'inconscience. C'était forcement la fin... Etait-ce cela, mourir ? Il avait imaginé cela douloureux, certes, mais bien différent. Il avait imaginé une douleur physique palpable, une blessure béante d'où le sang s'écoulerait à flots... Aero lui avait conté que la vie défilait devant les yeux de l'homme dont le souffle s'éteignait. Quant était il pour lui ? Après tout, il n'avait pas vraiment vécu... Pourtant il espérait que le vieux sage ai raison, encore. Pour la revoir, la revoir avant de partir tout à fait.
Il s'était écroulé plus qu'assis sur le banc du parc. Les bancs publiques lui avait toujours parus inutiles... Et laids. Mais aujourd'hui 'hui, il reconsidérait la question. Risible non ? En train de mourir et philosophant sur la nécessitée -ou non- de la présence de bancs. Il n'entendit pas le pas souple sur le sol, il ne vit pas la fourrure aux reflets dansants tachetée de la lumière qui filtrait du feuillage des conifères. Mais il le sentit, le reconnu... et lorsque Chien vint placer son museau humide dans sa main, il ne réagis pas. Un sourire naquit simplement sur ses lèvres. Il était heureux d'avoir pu sentir sa présence avant de partir... Puis Chien s'en alla, le laissant seul. Le froid s'insinuait dans ses vêtements, et il se mit à rêver, ou plutôt à divaguer. Quelque par entre le délire et le mirage.
Le bleu du ciel se condensais, était contenu, devenait parure, yeux au milieu d'un visage fin. Karen l'appelait, lui disait de la rejoindre, et lui ne pouvait pas bouger, coincé sur son banc, incapable même d'esquisser un mouvement. Finalement, l'affreux vieil homme avait tort
. Il n'avait revu aucuns des instants de son enfance... Mais il lui pardonnait volontiers, car tout ce qui comptait c'est qu'il la voyait, il la voyait elle. Elle souriait, et ses yeux pétillaient. Ils l'invitaient à venir jouer, à venir courir avec elle, grimper aux arbres qu'il connaissait pour en avoir appris chaque accroche avec elle.-Lui grimpait de manière rapide, efficace... Elle, elle volait, elle s'élançait le long de l'écorce, prenait appui sur une branche, et légère comme un papillon, virevoltait de nouveau pour atterrir plus loin, plus haut. Lorsque leurs jeux avaient enfin réussis à les épuiser, ils s'asseyaient l'un contre l'autre, adossés à un grand chêne, enlacés. Et écoutaient les histoires de Aero. Les derniers temps, ils ne pouvaient plus se poster là, un banc ayant apparu à l'emplacement ou ils aimaient s'assoir.- Elle l'invitait à la rejoindre, mais lui restait assis...
La lumière tamisée qu'il sentait peser sur ses paupières sembla s'éteindre un peu, comme si son amie était réellement penchée sur lui. Elle lui semblait plus consistante maintenant. Comme pour Chien tout à l'heure, il sentait sa consistance, savait qu'elle était là... Mais il ne pouvait pas bouger, cloué, prostré. Il lui sembla entendre un aboiement, et il fronça les sourcils, un contact glacé sur son front le faisant frissonner. On le secoua ensuite, et il ballotta sous le mouvement, incapable de se défendre. Lorsqu'on cessa de l'agiter ainsi, sa joue rencontra une surface dure.
Il tendit la main à l'aveuglette, rencontrant du tissu, et sentit au même instant des bras se refermer sur lui. Il entrouvrit difficilement les yeux et un regard d'un vert lumineux rencontra le sien. La même couleur que les feuilles du chêne lorsqu'il était dans la belle saison. Sa dernière pensée fut que non, ce n'était pas son amie. Les bras étaient musclés, l'odeur différente... Une odeur de bois, de résine, une odeur sucrée aussi, et se mêlant aux différentes frageances composant se qu'il sentait, l'odeur de Chien. Tout cela l'enveloppait, ainsi que la chaleur du corps de l'autre, qu'il ressentait terriblement, comme si elle allait le bruler, le froid le faisant toujours trembler. Il s'accrocha inconsciemment au tissu de la veste que portait l'homme brun. Sa dernière pensée fut qu'il ne craignait rien.
L'inconscience se changeant en sommeil, un sommeil lourd ou il était emporté, prisonnier, un sommeil agité peuplé de songes et de souvenirs enterrés. Il revit les hommes qui emmenait son amie, revécu la fuite à travers les toits, l'orphelinat... Il luttait pour se réveiller, sachant qu'il dormait, mais ne pouvait rien faire d'autre que de s'agiter. Parfois, il sentait un contact froid et humide sur son front, et la certitude qu'il était réel le calmait. Mais pas pour longtemps... Il savait que la personne qu'il avait senti prés de lui dans le parc était assise tout prés, il savait que chien était là, aussi. Et il luttait... Puis la question lui vint. Pourquoi ? Pourquoi continuer ? Il la repoussa. Il voulait vivre. Peut-être retrouver Karen ? Visiter ce monde inconnu, perdre ses doigts dans le poil soyeux de Chien, contempler ses yeux vifs pendant de longues minutes et sourire en voyant qu'il soutenait son regard sans faillir, courir encore et sauter tel un papillon... sur les toits, s'envoler toujours plus loin, toujours plus haut.
Le poids de défit un peu, le visage du surveillant de cantine s'effilocha sous le coup du plaisir et de la douleur ressentie à l'aspiration de la goulée d'air salvatrice... Il ouvrit les yeux, ruisselant de sueur, et pourtant frigorifié. Tout tournait autour de lui, il choisit donc de fixer un point en attendant que l'impression de vertige le quitte. Il ficha ses yeux dans ceux qui l'observait. Il y lu de l'inquiétude et un certain soulagement, plus d'autres sentiments qu'il ne savait pas définir. Peut-être parce qu'ils étaient trop indécis... Chien lui rappela sa présence lorsqu'il se rendit compte que la mélopée qui l'attirait vers l'éveil depuis qu'il se savait endormi n'était autre que ses gémissements discontinus, et il caressa le coté de la tête maladroitement. L'animal posa son museau sur le canapé et cessa de s'exprimer, le fixant simplement.
Fallen se sentit partir en arrière, et se retrouva de nouveau allongé. Le plafond semblait avoir décidé de ne pas rester stable. Le garçon lança un regard de détresse à chien, essaya de se lever, tomba. Remarqua que l'homme avait réagis... Et le dévisagea de nouveau. Il aurait voulu parler, mais ne savait pas vraiment quoi dire. Et puis sa gorge était sèche, bien trop pour qu'il puisse émettre le moindre son. Il respirait bruyamment sans s'en rendre compte, forçant ses poumons à aspirer, puisant ainsi de maigres forces. Il savait que si l'autre le touchait il se défendrait, par automatisme. Et ne savait pas comment il devait ressentir sa présence. La méfiance qui le caractérisait en ce moment du fait de sa maladie lui indiquait de se montrer méfiant voir agressif. Mais l'attitude soumise de Chien lui signalait au contraire qu'il ne craignait rien... Et le laissait perplexe. Après tout, il avait obéi à Aero par nécessitée, mais jamais avec ce mélange d'amour et de dévotion qu'il lisait dans les yeux du canidé. Oh, il appréciait le vieil homme, mais ne lui obéissait que parce qu'il n'avait pas le choix... Alors que Chien... Chien semblait vouloir obéir à l'homme simplement pour lui faire plaisir. Il se contenta de rester immobile, comme il ne savait que faire, attendant. Quoi exactement ? Bonne question...